Le Livre du mois, Témoignage

Eduquer, est-ce toujours faire plaisir à son enfant ?

« Puisque ça lui fait plaisir… » : quel parent d’enfant entre 2 et 6 ans n’a jamais pensé ça ? Si le plaisir est essentiel pour le jeune enfant, est-il le seul ressort dans son éducation ? Comment allier principe de plaisir et principe de réalité ? Regards croisés d’un psychologue renommé, Didier Pleux et d’une coach parentale du Réseau des Parents, Laura Atack.

Laura Atack : Le plaisir n’est pas un luxe ou une « récompense », c’est le carburant du développement cérébral. Lorsqu’un enfant éprouve du plaisir, son cerveau libère de la dopamine, le neurotransmetteur de la motivation, qui facilite la mémorisation et l’apprentissage. Sans plaisir, le cerveau se met en mode « survie » ou passif, ce qui freine considérablement les acquisitions.

Didier Pleux : Le plaisir c’est la force de vie, ce qui motive avant tout les actions humaines. Une éducation qui n’inclut pas de larges moments de plaisir risque d’enfermer l’enfant dans une vision pessimiste de la vie.

DP : Les plaisirs enfantins s’épanouissent souvent dans des activités physiques ou ludiques : c’est une bonne façon d’habiter et d’accepter son corps et de créer une bonne « chimie » pour le métabolisme.

LA : Le plaisir du mouvement, c’est le plaisir de se sentir « exister » et de maîtriser son environnement. En sautant ou en dansant, l’enfant découvre la gravité, l’équilibre et ses propres limites corporelles. Le corps est le premier outil d’apprentissage de l’enfant : le priver de bouger, c’est un peu comme demander à un explorateur de découvrir de nouveaux territoires en restant assis !

A young girl resting on a pink bed, lying on her side with a thoughtful expression, surrounded by soft pillows and a blanket.

DP : Dormir est parfois angoissant pour l’enfant, surtout pour ceux qui sont particulièrement actifs dans la journée. Pour que l’endormissement ne pose pas problème et devienne « plaisant », il est souhaitable que l’enfant fasse de siestes et vive des moments d’ennui pour qu’il s’habitue au « rien » et à « être seul ».

LA : Dormir est parfois difficile car perçu comme une séparation d’avec ses parents et ses activités. Or le plaisir de dormir naît d’un sentiment de sécurité. Pour transformer cette crainte en plaisir, il faut apprendre à l’enfant à se détendre pour aller vers le sommeil. Et remplir son réservoir affectif : se raconter sa journée, se faire des câlins, lire une histoire, rire doucement. Ce moment de tendresse déclenche la sécrétion d’ocytocine, qui fait baisser le niveau de cortisol (le stress de la séparation) et prépare le terrain pour la mélatonine (l’hormone du sommeil).

LA : Le plaisir d’apprendre est un instinct naturel et, entre 2 et 6 ans, l’enfant ne fait aucune distinction entre « jouer » et « apprendre ». Manipuler du sable, grimper ou trier des cailloux, c’est sa façon de faire de la physique et de la logique. Le rôle du parent est simplement de laisser cet élan s’exprimer. C’est dans le jeu libre que le cerveau apprend le mieux. Chaque fois qu’un enfant comprend un mécanisme ou réussit un nouveau geste, son cerveau sécrète de la dopamine, l’hormone du plaisir. C’est une sorte de « bravo interne » chimique qui le pousse à recommencer, le moteur naturel de son exploration. Laissez votre enfant jouer !

DP : L’enfant est naturellement curieux d’apprendre.Tant que l’apprentissage scolaire est ludique, tout se passe bien, l’enfant est naturellement motivé pour connaître le monde. Mais dès que les apprentissages exigent un effort, cela peut devenir plus difficile d’où la nécessité d’inclure progressivement du « difficile », du « déplaisant » pour que l’enfant s’habitue à l’effort et continue d’apprendre…

A colorful assortment of gummy candies displayed in metal containers, including gummy worms, fruit slices, and more, with yellow tongs for serving.

DP : Si l’enfant ne vit que de « moments-plaisir », il risque plus tard d’avoir un faible seuil de tolérance aux frustrations, et cela le fera souffrir bien sûr. Dans ce cas, la vie est perçue comme devant toujours procurer du plaisir et le principe de réalité avec ses aléas et ses exigences sera rejeté. Il est essentiel aussi d’apprendre à l’enfant à ne pas faire de l’adulte un instrument de plaisir, en faire « sa » chose, sinon l’enfant en faire un instrument de plaisir : « Je ne suis pas là uniquement pour te faire plaisir ». Le parent doit exister comme individu.

LA : C’est le grand paradoxe : vouloir éviter toute frustration à son enfant en lui offrant un plaisir immédiat systématique (écrans, sucre, achats) peut en fait le fragiliser. Pour grandir, le cerveau de l’enfant a besoin de se confronter à de petites frustrations. Si l’enfant obtient tout tout de suite, il n’apprend pas à attendre ou à faire des efforts. Il risque de devenir « esclave » de ses envies, ce qui génère une grande anxiété dès que la réalité lui résiste.

DP : L’objectif de l’éducation n’est pas seulement le développement personnel de l’enfant. L’éducation doit aussi lui apprendre à savoir accepter tout ce qui n’est pas forcément « plaisant » pour le rendre moins vulnérable devant le principe de réalité. D’où ma devise : éducation = amour et frustration, et cet impératif éducatif : vivre le plaisant ET le frustrant.

LA : Le plaisir est un merveilleux levier pédagogique, mais il ne doit pas être la seule boussole. En éducation, je préfère viser le bien-être durable plutôt que le plaisir immédiat. Dire « je le laisse faire parce que ça lui fait plaisir » est un piège. D’autant plus que le vrai bonheur de l’enfant naît de son sentiment de compétence : « Je suis capable de faire seul ». Parfois, le bien-être de l’enfant demande de passer par un moment de déplaisir (arrêter un jeu pour aller se doucher, manger des légumes). Notre rôle de parent est d’accompagner ces moments avec bienveillance.

A young girl walking barefoot through a splash pad, playfully interacting with water fountains on a sunny day.

DP : Savoir harmoniser la joie de vivre, le plaisir d’être avec l’acceptation des réalités pas toujours « plaisantes », voilà l’éducation ! Trop de « réalité » a fabriqué des enfants névrotiques, trop de « plaisir » génère des enfants intolérants aux frustrations.

LA : Entre 2 et 6 ans, l’enfant vit une grande transition. Il passe du moi tout puissant (principe de plaisir) à la découverte qu’il vit avec les autres et avec des contraintes (principe de réalité). La clé de la discipline positive, c’est de valider l’émotion tout en maintenant le cadre. « Je vois que tu adorerais rester au parc » (validation du désir-plaisir) ET « c’est l’heure de rentrer pour dîner » (fermeté quant à la réalité). Comme l’enfant n’a pas encore le cerveau pour gérer seul cette transition, le parent sert de « pont » entre ses envies et la réalité. Il ne s’agit pas de briser le plaisir de l’enfant, mais à l’aider à l’intégrer dans le monde réel. C’est ainsi qu’il gagnera en maturité émotionnelle.

Axelle Trillard

Didier Pleux a écrit de nombreux ouvrages dont « L’art du bon sens » (dernière parution) et « L’éducation bienveillante, ça suffit » (éd. Odile Jacob). Laura Atack a fondé la structure de coaching parental « Encouraging parents » et intervient régulièrement dans le réseau du Réseau des Parents.

La Minute Philo : « Je ne promettrai donc pas le plaisir, mais je donnerai comme fin la difficulté vaincue ; tel est l’appât qui convient à l’homme ; c’est par là seulement qu’il arrivera à penser au lieu de goûter. » Alain