Chez l’enfant, tout est lent, tout prend du temps, au grand désespoir des parents qui, eux, sont souvent dans une logique d’efficacité et de rapidité. Et si, pour l’année qui s’ouvre, on se réconciliait avec la lenteur de nos chérubins ?
Dans son best-seller « Eloge de la lenteur », Carl Honoré raconte , peu fier, que la première phrase que son fils a apprise de lui, c’est « Hurry up » ! Et quand Maman hurle : « Vite, les enfants, on va être en retard ! » ceux-ci le plus souvent ne bougent pas. Et pour cause : pour eux, le temps est un concept très difficile à saisir. Bernadette Guéritte-Hess, psychomotricienne, explique : « Pour l’enfant, seule la différence jour/nuit se voit. Le reste, une heure, une semaine, un an, tout cela est invisible. Notre temps conventionnel n’existe pas pour lui. La maîtrise complète du temps s’acquiert en CM2, et encore ! » Nos chérubins vivent donc bien souvent dans l’instant et au ralenti, quand Maman, elle, vit avec une montre dans le ventre.
Et si l’enfant avait raison ? Si on réhabilitait la lenteur ? C’est en 1938 et 1940 que Superman et Flash ont vu le jour aux Etats-Unis : Flash est plus rapide qu’une balle de revolver, et Superman va plus vite qu’une fusée. Résultat : dans les sociétés occidentales du 21ème siècle, la lenteur a mauvaise presse. Béatrice, coach, se souvient des appréciations de ses professeurs sur son carnet de notes : « Bon travail, mais dommage que B. soit si lente ». La tendance actuelle est donc de croire qu’il est bon d’aller vite et que chaque seconde compte. Résultat : les adultes ont souscrit à cette injonction, et les enfants en paient souvent le prix fort.
Pourtant, la lenteur a ses vertus. Elle est bien sûr nécessaire aux apprentissages. Pour apprendre, il faut essayer, répéter, essayer encore… Combien de gammes pour arriver à jouer une Sonate de Bach, ou d’exercices de grammaire refaits méthodiquement pour que la règle de grammaire finisse par rentrer ! De même, le stade de France ne s’est pas fait en un jour. Ajoutons que la lenteur est indispensable au travail bien fait… sans oublier qu’elle permet de mettre l’humain au cœur de nos relations, de faire attention les uns aux autres, de prendre le temps de se savourer, de discuter, etc.
Pour aller plus loin, les résultats scientifiques prouvent clairement que les enfants apprennent mieux quand ils étudient de façon moins rapide. Une professeure américaine de psychologie, Kathy Hisch-Pasek, a remis en question le mythe selon lequel la pédagogie accélérée permettait de construire de meilleurs cerveaux. D’où cette conclusion de Carl Honoré : « Il est important d’accorder plus de liberté et de souplesse à l’éducation, de mettre l’accent sur le plaisir d’apprendre, de consacrer plus de temps libre au jeu, et arrêter de se dire que chaque seconde compte ! »
Facile à dire, et à écrire ! Mais en tant que parent, comment se réconcilier avec ce temps long, ce temps qui s’étire, ce temps qui prend son temps, et nous fait bouillir ? Comment préserver nos enfants de cette injonction à la vitesse ? Voici quelques pistes que nous vous proposons d’expérimenter, à votre rythme.
Cultiver la patience. Dans la nature, impossible de brûler les étapes : une feuille ne va pas pousser plus vite si on tire dessus. Une grossesse dure 9 mois. Un bébé boit lentement son biberon. Un corps d’ado met du temps à se transformer… Et c’est normal ! Les neurosciences nous apprennent même que le cerveau humain arrive à maturité à 25 ans. La lenteur est un processus qui permet à une réalité en gestation de se révéler au moment voulu, une sorte d’énergie en mouvement, invisible parfois, mais extraordinairement puissante. Cette lenteur « au naturel » est donc bonne et à nous, parents, de travailler à l’accueillir pour, ensuite, y consentir librement.
Pratiquer l’art du « juste tempo ». La lenteur n’est pas un but en soi. Parfois, il faut savoir accélérer la cadence pour attraper un bus ou tenir les horaires. Parfois, devant l’enfant qui fait exprès de traîner la patte, le « dépêche-toi » est nécessaire et bienvenu. Savoir alterner le Slow et le Fast : voilà l’enjeu ! D’ailleurs, un autre chercheur en psychologie, Daniel Kahneman a découvert que notre cerveau est fait pour cette alternance (dans son livre « Thinking, Fast and Slow »). Bon à savoir !
Donner l’exemple. Certains parents sont tellement à fond dans leur vie et dans leur parentalité, qu’ils sont en permanence dans un rythme effréné. Et s’ils introduisaient un peu de lenteur dans leur quotidien, épargnant du même coup leurs enfants ? Se ménager, introduire des pauses, expérimenter de ralentir, c’est résister à l’épuisante injonction de la vitesse (*). C’est surtout passer de la vitesse comme mode de vie automatique à la vitesse choisie, consciente, celle qui est bonne pour soi, à l’instant T. « Se hâter avec lenteur » comme dirait la tortue de La Fontaine…
Afficher chez soi quelques proverbes ou dictons qui portent le message. Par exemple : « On ne peut pas aller plus vite que la musique », « Tout arrive à point à qui sait attendre », « Paris ne s’est pas fait en un jour », « Qui veut voyager loin ménage sa monture »… A force, le message finira bien par passer !
Enfin, se souvenir qu’élever un enfant nécessite de s’ajuster au rythme de chacun, et que cela prend du temps. Récemment, une grand-mère témoignait : « Parmi mes enfants, l’un a eu besoin de cinq ans pour son collège, et l’autre trois seulement. Pour autant, les deux font aujourd’hui des études supérieures. » Ni bonnes ni mauvaises, lenteur et vitesse ont chacune leurs vertus. Et elle ajoutait avec malice : « Et vous savez quoi ? Hier, mon fils est passé à la maison. Le sourire aux lèvres, il m’a lancé : C’est fou, Maman, ça y est, enfin je me sens bien dans ma peau, je me sens adulte ! » Et il a 25 ans.
Axelle Trillard
(*) Bon à savoir : l’association « Le Défi des Femmes Aujourd’hui » a organisé, le 18 novembre dernier à la Cité Universitaire de Paris un grand colloque sur le thème de la lenteur : « Oser ralentir : le nouveau défi des Femmes ! » Bientôt en Replay. www.ledefidesfemmesaujourdhui.com.

