Bien nourrir son enfant : Une mission impossible ?
En devenant parents, la préoccupation du « bien manger » prend souvent une place considérable. Nous recevons des messages contradictoires en permanence. Chaque aliment semble être qualifié de « bon », de « mauvais » ou même d’« interdit ». À entendre certains discours, être un bon parent reviendrait à ne proposer que de « bons » aliments. Réseaux sociaux, livres, professionnels de santé, proches… chacun y va de son conseil. Au final, beaucoup de parents ont l’impression qu’il faudrait tout maîtriser. Et comme cette mission est impossible, ils récupèrent au passage une bonne dose de culpabilité.
Mais jusqu’où faut-il pousser cette ambition de vouloir offrir le meilleur à ses enfants ? Faut-il tout contrôler, tout le temps ? Quelle place donner aux nombreuses injonctions que l’on reçoit en tant que parent ? C’est ce que nous allons essayer de démêler ici.
Tous nutritionnistes : le piège du contrôle
À force d’entendre ces recommandations, beaucoup de parents finissent par croire qu’il faudrait devenir experts en nutrition pour bien nourrir leur enfant. Ils cherchent alors à reprendre le contrôle : calculer les apports, traquer le sucre ou les matières grasses, insister pour que l’assiette soit terminée (ou au contraire jamais forcée), négocier chaque bouchée de légumes, anticiper tous les repas… Bref, chaque repas peut devenir un moment de stress, de lutte et de charge mentale. Plus on cherche à tout contrôler, plus les repas deviennent une source potentielle de tensions.
Or les enfants n’ont pas seulement besoin de nutriments. Ils ont aussi besoin de repas agréables, vécus dans un climat serein, où ils peuvent progressivement apprendre à écouter leur corps.
Avant de servir les assiettes de mes enfants, je leur demande toujours d’évaluer la quantité dont ils pensent avoir besoin : un peu, un peu plus, beaucoup… Cela me permet de ne pas les servir en excès et de m’adapter sans stress à leurs besoins du jour. Ceux qui ont souvent les yeux plus gros que le ventre apprennent ainsi, petit à petit, à mieux évaluer leurs portions
Paul, père de deux enfants
Des enfants beaucoup plus compétents qu’on ne le croit
Dès la naissance, les enfants disposent d’une remarquable capacité à réguler leur faim et leur satiété. Les parents qui ont pratiqué l’allaitement à la demande ou la diversification menée par l’enfant l’ont souvent constaté : les besoins varient énormément d’un jour à l’autre.
Sauf situation médicale particulière, les enfants ne sont pas « au régime ». Ils ont simplement besoin d’une alimentation qui accompagne leur croissance. Une alimentation équilibrée ne se construit pas sur un repas, mais sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Un repas peu équilibré ne compromet pas la santé d’un enfant. C’est l’équilibre global qui compte. Les besoins évoluent avec la croissance, tout comme les goûts et les appétits.
Je me souviens de mon fils qui, entre 18 et 24 mois, a traversé une véritable « période blanche ». Il ne voulait quasiment manger que des aliments blancs ou très clairs : lait, pâtes, bananes, pommes de terre, riz, pain… Cette phase a duré quelques mois, sans aucun impact sur sa santé, avant qu’il ne retrouve spontanément une alimentation beaucoup plus variée. J’en avais parlé à ma pédiatre, qui m’avait simplement répondu de ne pas m’inquiéter : les enfants traversent parfois des phases alimentaires. Effectivement, tout est rentré dans l’ordre sans que nous ayons eu besoin de nous stresser.
Charlotte, mère de 3 enfants
Les campagnes de santé publique rappellent quelques principes simples : manger des fruits et légumes, limiter les aliments trop gras, trop salés ou trop sucrés et pratiquer une activité physique régulière. Ensuite, chaque famille compose avec son quotidien, ses habitudes, ses contraintes et les besoins de ses enfants. Là encore, c’est l’équilibre dans la durée qui compte davantage que la perfection à chaque repas.
Les parents n’ont pas besoin d’être des nutritionnistes
Le rôle des parents n’est pas de calculer chaque nutriment. Il consiste plutôt à créer un environnement favorable : proposer des aliments variés, organiser des repas relativement réguliers, partager ces moments lorsque c’est possible et préserver une ambiance sereine.
Chaque famille place le curseur où elle le peut : selon son budget, son temps disponible, son goût pour la cuisine ou son organisation. Certains cuisineront des repas élaborés, d’autres miseront sur des plats simples et efficaces. L’essentiel est de trouver un fonctionnement durable pour sa famille.
Finalement, on retrouve ici l’intuition formulée par Donald Winnicott en 1953 : l’enfant n’a pas besoin d’un parent parfait, mais d’un parent « suffisamment bon ». Il en va de même pour l’alimentation : un environnement alimentaire suffisamment bon est largement suffisant.
Un peu d’approximation fait souvent beaucoup de bien !
Les repas ne sont pas seulement des prises alimentaires : ce sont aussi des moments de vie partagés. L’ambiance dans laquelle les enfants mangent est presque aussi importante que le contenu de leur assiette.
Remettre un peu de souplesse dans l’alimentation ne signifie pas renoncer à bien faire. Bien au contraire ! Certains soirs, ce seront des pâtes. Il arrivera qu’il n’y ait pas de légumes, que les goûters soient très sucrés, que les vacances soient moins équilibrées ou qu’un anniversaire donne lieu à quelques excès. Rien de tout cela ne nécessite de « compenser ».
Vos beaux-parents préparent des saucisses et des chips pendant la semaine de vacances passée chez eux ? Ce n’est sans doute pas le menu idéal, mais ce n’est qu’une semaine. Et rien ne vous empêche de proposer davantage de fruits ou de légumes lors des petits-déjeuners ou collations !
Le menu de la cantine ne vous plait pas ? Ce sont seulement 4 ou 5 repas sur les 28 que comporte chaque semaine (si l’on compte les collations), donc l’incidence de leur éventuel déséquilibre à vos yeux peut facilement être rétabli à la maison si besoin.
A partir du moment où mes enfants ont su lire, je me suis aperçue qu’en écrivant les menus sur le frigo,(et donc en leur permettant des les connaître à l’avance), je m’évitais beaucoup de tension face aux repas qu’ils apprécient moins. Ils pouvaient se projeter et voir que le repas suivant pouvait être à leur goût. Moins de récriminations, c’est pas mal non plus ! »
Jasmine, mère de deux enfants
Se détendre un peu c’est surtout préserver le plaisir de manger, diminuer les potentielles sources de conflits et surtout favoriser une relation saine avec les aliments sur le long terme ! Or c’est bien cela que l’on recherche : par l’éducation que l’on donne aux enfants, leur permettre d’avoir une relation autonome et apaisée avec l’alimentation.
Se détendre, c’est aussi profiter des occasions qui se présentent : improviser un pique-nique quand il fait beau, partager un repas chez les grands-parents ou chez des amis, cuisiner ensemble, organiser une soirée pizza, inventer des repas à thème ou créer de petits rituels familiaux. Certaines familles profitent aussi du télétravail, d’un congé parental ou d’horaires particuliers pour partager davantage de déjeuners avec leurs enfants. Toutes ces expériences nourrissent les enfants autrement que par les seuls nutriments qu’elles apportent.
Le meilleur ingrédient d’un repas est souvent un parent qui n’est plus en train de s’inquiéter de chaque bouchée.
Ce dont les enfants ont vraiment besoin
Au fond, les enfants n’ont pas besoin de parents experts, de repas parfaits ni d’une alimentation irréprochable. Ils ont surtout besoin d’adultes détendus, d’une nourriture suffisamment variée et d’une atmosphère sereine. C’est dans ce climat de confiance qu’ils apprennent progressivement à reconnaître leur faim, leur satiété, leurs goûts et leurs besoins.
Ce qui nourrit un enfant, ce n’est pas seulement ce qu’il y a dans son assiette, mais aussi tout ce qui se construit autour de la table. L’alimentation est une relation avant d’être une addition de nutriments : une relation avec son corps, une relation avec les autres, une relation au plaisir de manger.

