Romane a perdu 2 petites sœurs jumelles quand elle avait 2 ans. Aujourd’hui jeune adulte, elle revisite son histoire avec un « Seul en scène » poignant intitulé « Terre salée ». Que se passe-t-il pour les femmes et les familles confrontées à une mort périnatale ? A l’occasion de la journée mondiale de sensibilisation au deuil-perinatal, nous l’avons rencontrée.
Votre mère a perdu ses jumelles in utero à 6 mois de grossesse… quels sont vos souvenirs de petite fille ?
Je n’en ai pas, car j’avais 2 ans au moment de leur décès. In utero, l’une de mes sœurs avait une maladie, l’autre n’était pas viable, et l’on ne savait pas traiter ces cas. Aussi, à l’annonce du diagnostic, mes parents ont décidé de laisser faire…. Et quelque temps plus tard, elles sont décédées in utero à 6 mois de grossesse, et sont nées mortes toutes les deux. Mes frères et sœurs, eux, se souviennent de l’annonce des parents, de leur tristesse et de leurs mots: « vos petites sœurs sont décédées, votre maman part accoucher ce soir ». Et puis, ils se rappellent de l’enterrement qui a eu lieu début janvier. Les cercueils étaient blancs, tout le monde était en blanc, il avait neigé. Ils s’en souviennent comme d’un moment très lumineux. L’enterrement a permis de faire un pas dans le deuil. Mais moi, je n’étais pas là, je suis restée à la maison…
Est-ce pour ça que vous avez fait un spectacle sur ce sujet ?
Je ne sais pas, peut-être… Pourtant, à la maison, il n’y a jamais eu de tabou autour de cet événement, on en a toujours parlé très librement. Le faire-part du décès était sur la cheminée du salon, on avait pleinement conscience de leur mort. Mais comme je suis artiste, je voulais écrire un spectacle depuis longtemps, et un jour, lors d’un stage en théâtre d’improvisation, une histoire de mère qui tourne autour d’un trou avec des enfants qui tentent de la rattraper pour qu’elle ne tombe pas dedans s’est imposée à moi… Alors, à partir de cette image j’ai tissé un récit avec une jeune femme Jeanne. Mais je ne vous en dis pas plus…
Comment avez-vous écrit ce spectacle ?
J’ai beaucoup enquêté. auprès de mes parents, de ma famille, mais aussi de parents endeuillés. J’ai bien sûr vu une psychologue, et j’ai pu aller plus loin dans cette blessure que je portais en moi sans le savoir. N’ayant pas vécu le rituel de l’enterrement – ce qui était une erreur m’a dit mon père plus tard – j’ai peut-être eu besoin d’aller explorer cette réalité de la mort de mes petites sœurs, et des répercussions sur la famille. J’ai compris que je n’avais sans doute pas pu faire mon deuil comme il fallait, et que je portais encore, adulte, une tristesse. Une tristesse qui n’était d’ailleurs pas la mienne, mais bien plutôt la douleur de ma mère… N’ayant pas les mots pour en parler, j’ai sans doute absorbé, petit fille, la douleur de ma mère avec laquelle j’avais un lien très fort… Mais tout cela était très enfoui en moi.
Quels sont les mots que vos parents ont posés ?
D’abord, je dirais qu’il n’y a jamais eu de tabou ni de non-dit autour de cet événement. Mon père a dit à mes frères et sœurs au retour de la maternité : « Les bébés sont morts. Nous avons des photos des jumelles, et elles sont accessibles à tout moment… il suffit de nous le demander. Et vous pouvez parler de vos sœurs autant que vous voulez. » C’était important de nommer la réalité avec le mot « mort », comme ça on n’attendait pas qu’elles reviennent. Malheureusement les photos ont été brûlées par ma mère, comme un rituel pour se libérer de sa souffrance… elle a tant souffert de la perte de ses bébés !
Quelles ont été les répercussions de cet événement sur votre vie familiale ?
Mes frères et sœurs m’ont dit : « Toi, tu n’as jamais connu maman comme nous. Après la mort des jumelles, ce n’était plus la même… Avant, elle était très joyeuse, la maison était très vivante, il y avait beaucoup de passage, de monde . Après, la maison est devenue triste… » Je crois que malgré l’arrivée de mon petit frère (NDLR : né après la mort des jumelles), ma mère a fait une dépression qui n’a pas été traitée. Puis la distance entre mon père et ma mère a grandi, ma mère est partie dans le symbolisme, la spiritualité pour s’en sortir… Mes parents se sont séparés 10 ans plus tard, notamment en raison de la distance que cet événement a installé entre eux. Nous, on a continué nos vies, et on a tous fait notre deuil, chacun à notre manière.
Vous semblez dire que tout s’est bien passé pour les enfants…
Il y a toujours des traces, sinon je ne serais pas là pour en parler… Mais aujourd’hui, nous allons bien, notamment grâce à ce qu’ont fait mes parents pour nous. Maman a été très vigilante, elle lisait beaucoup de choses sur la psychologie des enfants, cela nous a sûrement aidés. Mais c’est elle qui a tout porté. Elle a terriblement souffert, et elle s’est fermée comme une huître. Le deuil d’un enfant mort in utero est très particulier, c’est le deuil de quelqu’un qui n’existe pas pour l’entourage. Maman s’est sentie complétement incomprise, et très seule.
Aujourd’hui vous dites que vos sœurs jumelles font partie de la famille, c’est-à-dire ?
Dans les 2 ans qui ont suivi leur décès, on avait tous besoin de parler d’elles, de prononcer leurs prénoms même si personne ne nous comprenait. Parler d’elles, c’était les faire exister, et cela nous a aidé à faire notre deuil. Pour moi, cacher la vérité est la pire des choses ; un non-dit, ça ne fait pas de bien, et inconsciemment ça joue sur la vie des uns et des autres. Mon père a perdu un petit frère, mais ma grand-mère n’a jamais voulu en parler. Résultat : quelque chose s’est cassé en elle, elle est devenue une femme sèche et revêche, sans affection. Grâce à la parole, les jumelles font aujourd’hui partie de la famille, elles sont là, elles veillent sur nous. Par exemple, pour mon spectacle, je leur demande de m’aider !
Quels conseils donnez-vous aux parents endeuillés ?
De mon expérience, je dirais que mes parents se sont bien débrouillés, car pour nous tous, ce décès n’est pas resté une blessure ouverte. Donc la première des choses, c’est la parole, car le silence est mortifère. Aller au cimetière, c’est important aussi, cela veut dire : ce bébé sera toujours là pour toi. Les rituels aident aussi beaucoup les enfants, par exemple allumer une bougie le jour de l’anniversaire… Il ne s’agit pas d’y penser en permanence, mais de temps en temps se souvenir de sa présence. Bien sûr, voir un psy est indispensable pour les parents, ils ont besoin de comprendre que ce qu’ils vivent est normal. Comme par exemple le décalage dans la souffrance entre l’homme et la femme, ou la dépression….
Le mot de la fin ?
Je trouve ça une bonne chose qu’on parle de ce deuil tellement particulier et si difficile à comprendre. Beaucoup de femmes le vivent, mais c’est encore un tabou dans la société. J’espère que mon spectacle pourra aider les familles endeuillées à transformer l’absence en une présence heureuse !
Propos recueillis par Axelle Trillard
Romane jouera son spectacle « Terre salée du 16 au 19 octobre à Paris (Théâtre du Chariot). https://www.theatreduchariot.fr/spectacles/terre-sal%C3%A9e. Elle participera également au Webinaire sur la fratrie endeuillée de l’association Agapa le 15 octobre. https://www.association-agapa.fr/15-octobre-2025-le-programme/
Associations autour du deuil perinatal
Agapa – https://www.association-agapa.fr
Soins palliatifs et accompagnement en maternité : https://www.association-spama.com/
Petite Emilie : https://www.petiteemilie.org/page/1471220-accueil
L’enfant sans nom (ENSPE) https://lenfantsansnom.fr/
Des ouvrages pour les enfants
« Le livre de Léa », à télécharger sur le site : http://www.lelivredelea.fr
« Pour toute la vie », disponible sur le site : https://lenfantsansnom.fr/ressources/bibliographie
« La vie de Gabriel ou l’histoire d’un Bébé Plume » et Les cahiers de Dessin pour les aînés / pour les enfants nés après / pour les jumeaux esseulés. Publiés par Spama. https://www.association-spama.com/a-commander/

